Le manque change d'adresse
cinematic

Le manque change d'adresse

Remi Onillon (bionicle)

0 좋아요5:122026년 10월 1일

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Au réveil, mes semelles font des flaques sur le tapis ; je suis sec dans mon habit — personne n’a rien remarqué. Mon lit garde une empreinte, la fenêtre regarde la nuit, deux pièces près du pied semblent avoir changé de côté. J’en prends une. Dans ma paume, elle a presque la température d’une chose qu’on vient de perdre et qu’on n’osait plus chercher. L’autre file sous le buffet ; je la laisse avec sa fuite. La latte a pris du jeu : le plancher apprend à boiter. Sur la table, un ticket sans trajet, sans heure, sans gare. B7 dans la marge, l’encre a débordé sur le chiffre. Je retourne le papier — rien. Je le plie — davantage. Un signe devient parfois plus précis lorsqu’on l’efface. Je m’habille. La doublure accroche un fil à ma manche ; je tire dessus, tout le vêtement semble vouloir venir. Ma cuirasse tient chaud sans peser comme avant. Dehors, le goudron fume encore sous les pneus du matin. Un taxi descend lentement, noyé dans sa mélasse ; je lève la main trop tard — ou suffisamment pour qu’il passe. Je prends la ruelle plutôt que l’avenue, par économie de bruit. Un chien me suit trois mètres, puis change d’idée avant moi. Terrasse vide : quatre verres retournés sur une table. L’été revient par le goût, pas par la saison. Une odeur de rhum me traverse sans réclamer de bouteille ; je voulais du tonique, j’emporte seulement un autre ton. Ma phrase me vient sèche, puis s’allonge dans ma bouche. Elle commence comme une plainte et finit comme une adresse. Je la garde pour plus tard — les mots ont parfois leur retraite, mais reviennent travailler quand on cesse de les appeler. Au bout de la rue, le bitume perd sa certitude. Ma chaussure accroche : je tire, la terre garde quelque chose. Un éclat blanc remonte avec mes doigts, carré, presque intact. Je le nettoie sur mon pantalon : la cassure m’est familière. Je rentre avant midi. Je pose l’éclat près de l’évier. Il manque un carreau sous la table, à gauche du vieux meuble. Je ne me souviens pas l’avoir vu partir ; pourtant il revient avec de la terre aux jointures et le silence de ceux qui savent. Sur la table : une pièce, un ticket, un fragment de faïence. Trois objets sans histoire — jusqu’à ce qu’ils occupent la même place. Je déplace la pièce. Le ticket. Le carreau. Puis je recommence. À force de déplacer les choses, quelque chose finit par rester. Le soir, la fenêtre regarde encore la nuit. Cette fois je ne cherche personne dans le verre. Je remarque seulement que la lumière tombe exactement sur l’endroit où la seconde pièce aurait dû être. Je comprends sans comprendre — assez pour ne plus toucher. Le manque n’avait pas disparu : il changeait simplement d’adresse. Alors je laisse la table telle quelle, la porte sans verrou, et demain pourra déplacer le reste sans que je l’aide.